Entreprises et systèmes vivants : appréhender les approches régénératives
- Valérie BRUNEL
- 28 juil.
- 5 min de lecture

A l'occasion de la parution du livre blanc "Entreprises et systèmes vivants : appréhender les approches régénératives", écrit et coordonné par Valérie Brunel et Sarah Dubreil, et paru en Octobre 2023 avec le soutien de BPIFrance Le Lab, nous proposons ce texte de synthèse.
L’approche régénérative est-elle le nouveau nom d’approches de soutenabilité déjà connues, un concept flou servant de cache-sexe à un capitalisme débridé, ou une véritable révolution sociétale visant à succéder à la modernité industrielle ?
Nous avons écrit ce rapport pour que vous puissiez vous forger un avis.
L’approche régénérative en 4 lignes
Est régénératif ce qui permet aux systèmes sociaux et écologiques de maintenir un état sain et d’évoluer [1].
L’approche régénérative est une manière de procéder (pour développer une activité, pour résoudre un problème, pour satisfaire un besoin...) qui repose sur la dynamique des systèmes vivants, humains et écologiques, et qui donc se traduit par une augmentation de leur vitalité.
A-t-on des exemples d’activités régénératives ?
L’approche régénérative est née dans l’agriculture, où une approche comme la permaculture permet à l’humain de satisfaire ses besoins alimentaires en s’appuyant sur le développement de systèmes écologiques (plantes, animaux, sols) riches de biodiversité.
Elle s’est étendue au développement territorial, où elle combine
- l’urbanisme écologique, qui intègre les processus de fonctionnement des écosystèmes (conversion de l’énergie, épuration des eaux, cycle des nutriments) dans la conception des projets urbains,
- et le développement social et communautaire appuyé sur des approches émergentes et participatives.
Plus largement, le design régénératif place au centre de sa démarche le partenariat et la co-évolution entre les systèmes humains et les systèmes écologiques.
Qu’est-ce que la démarche régénérative ?
Ce qui est vivant est doté d’une faculté de régénération, à la condition expresse d’exister au sein d’un système au sein duquel il va entrer en interaction avec d’autres éléments qui vont répondre à ses besoins.
A partir de ce principe, les dimensions d’une approche régénérative sont les suivantes :
- Adopter une approche systémique qui englobe les systèmes humains et les systèmes écologiques, vus comme en interdépendance : c’est le socio-éco-système.
- Partir des spécificités et des dynamiques propres aux systèmes locaux, présents sur place
- Partir du plus petit système (système psychique) pour élargir progressivement (équipe, organisation)
- Soutenir une dynamique d’engagement et de participation des personnes
- Viser le développement de chacun des systèmes, c’est-à-dire leur fonctionnement sain, intégré, harmonieux
- Chercher un fonctionnement qui apporte des bénéfices mutuels aux différents éléments du système
- Se focaliser sur le processus plus que sur le résultat
Pourquoi nous est-il difficile de comprendre cette approche ?
Tout d’abord, depuis la révolution industrielle, notre activité économique repose majoritairement sur des principes opposés à ceux de la régénération :
- la substitution de ressources et procédés techniques (économie industrielle) aux ressources et procédés naturels (bio-économie),
- ce qui permet des démarches top down, de déploiement, de standardisation et de contrôle des processus plutôt que d’émergence locale et de diversité
- Une valeur financière qui supplante les valeurs liées à la santé des systèmes humains, sociaux et écologiques,
- Et sur cette base, la faible valorisation des activités de soin, primordiales dans l’approche régénérative
En corollaire, nous sommes majoritairement ignorants du fonctionnement des systèmes vivants, humains et écologiques :
- Nos apprentissages intègrent peu l’approche systémique, c’est-à-dire la capacité à voir les systèmes et leur fonctionnement, qui est fait d’interactions. Notre culture nous apprend à voir les entités séparées plutôt que les interactions entre elles.
- Nous n’avons pas appris à lire les dynamiques systémiques en nous (système psychique, système corporel) et autour de nous (systèmes sociaux).
- De plus, la plupart des humains aujourd’hui vivent dans un environnement très anthropisé, où, au mieux, le gazon fait office de nature[2]. Ils ne voient pas et ne comprennent pas le fonctionnement des systèmes écologiques.
Qu’est-ce qui est régénératif, qu’est-ce qui ne l’est pas ?
Repartons de nos définitions : « est régénératif ce qui permet aux systèmes sociaux et écologiques de maintenir un état sain et d’évoluer. L’approche régénérative consiste à s’appuyer sur la dynamique des socio-éco-systèmes pour répondre à un besoin, tout en maintenant leur vitalité. »
A partir de là, différentes approches réduisent l’empreinte écologique des activités humaines, ce qui est indispensable, mais ne reposent pas sur la dynamique des systèmes naturels et humains :
- S’inspirer des formes et procédés existant dans la nature pour inventer de nouveaux designs (biomimétisme, bioinspiration) est une méthode d’innovation, mais n’est pas régénératif des systèmes naturels.
- Utiliser une matière, une molécule, un procédé naturel pour remplacer son équivalent artificiel n’est pas régénératif si on utilise un élément séparé qui ne s’inscrit pas dans une dynamique écosystémique.
- Utiliser des biotechnologies qui s’appuient sur des phénomènes de création cellulaire ou des réactions enzymatiques pour remplir une fonction n’est pas non plus régénératif, pour les mêmes raisons.
- L’économie circulaire et l’écologie industrielle, où l’on construit des systèmes industriels et techniques sobres et circulaires, inspirés du vivant, où toute la matière est réutilisée, contribuent à laisser le vivant se régénérer, mais « techniquement » (si l’on peut dire), ne s’appuient pas sur la vitalité des systèmes vivants.
Le concept est séduisant, mais peut-on réellement envisager une évolution de nos activités économiques vers la régénération ?
La mise en place d’une approche régénérative dans nos activités économiques exige une refonte de nos institutions :
De notre conception de la création de valeur, depuis une conception centrée sur la valeur financière à une conception fondée sur la préservation du potentiel de développement du vivant (humain et non humain)
De la gestion de nos biens communs, vers plus de communalité
De nos institutions éducatives, pour surmonter la triple rupture avec soi, avec autrui et avec les autres
De nos théories économiques, pour sortir de la cage de la croissance matérielle liée aux formes actuelles du capitalisme.
L’émergence de comptabilités en triple capital, la montée en puissance de théories économiques alternatives (Donut Economy, Decroissance, Planification démocratique), l’écologisation du droit (vers une valeur du vivant) témoignent que ces évolutions sont en cours.
[1] D’après Martin Brown et al., Sustainability, Restorative to Regenerative. COST Action CA16114 RESTORE, Working Group One Report: Restorative Sustainability, s.l., s.n., 2018, cité par Eduardo Blanco, Kalina Raskin et Philippe Clergeau, « Le projet urbain régénératif : un concept en émergence dans la pratique de l’urbanisme », Les Cahiers de la recherche architecturale urbaine et paysagère, novembre 2021. URL : http://journals.openedition.org/craup/8973 ; DOI : https://doi.org/10.4000/craup.8973
[2] Un humain vit en moyenne à 9 km de la « nature » au sens large, y compris très transformée par l’être humain. Cette distance moyenne est de 16 km en France métropolitaine.



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